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Chapitre 15 - Qui suis-je ? de Nicolas Sarrasin PDF Imprimer Envoyer

Chapitre 15

À la source de l’équilibre

 
« Tout homme reçoit deux sortes d’éducation : l’une qui lui est donnée par les autres, et l’autre, beaucoup plus importante, qu’il se donne à lui-même. »
Edward Gibbon


Imaginez un arbrisseau que l’on vient tout juste de planter. Ses racines sont frêles et délicates. S'il vit dans un milieu hostile, si les excès de la nature ont pour effet de l’inonder ou, au contraire, de l’assécher, s’il est brûlé par le soleil ou privé de ses rayons salutaires, il mourra. Mais si, au contraire, l’environnement se montre propice, cet arbrisseau se nourrira du meilleur et croîtra. Ses racines s’étendront en profondeur sous terre. Il deviendra un arbre vigoureux, capable de résister aux intempéries que la nature lui imposera.

Notre identité ressemble beaucoup à cet arbrisseau. Pour qu’elle soit stable et résistante, nous devons la nourrir et la protéger des distorsions identitaires qui la détruisent. Nous devons la faire grandir dans un environnement stable et suffisamment riche pour parfaire son équilibre. Malheureusement, l’identité de trop nombreuses personnes n’atteint jamais la maturité ni l’équilibre. Pendant toute leur vie, ces personnes sont ballottées par les événements, comme l’arbrisseau qui ploie sous les intempéries.

La dernière partie de ce livre vous donnera les moyens de réorganiser le contenu de votre identité pour la rendre plus valide et plus équilibrée. Les différentes distorsions que j’ai présentées jusqu’ici vous serviront de repères pour prendre une distance consciente et les corriger ; cette démarche constitue un outil psychologique que je nomme « la remise en question ». Avec le temps, cette salutaire initiative vous amèra à jouir d'une vision équilibrée et authentique de vous-même.

Les fondements psychologiques du bien-être

Nous ne pouvons pas maîtriser complètement toutes les facettes de notre quotidien, mais nous sommes nés sous des auspices favorables ! La capacité de comprendre nos propres actions et la capacité de les modifier sont plus développées chez l’être humain que chez tout autre animal. La maîtrise de soi est avantageuse au travail et dans nos relations interpersonnelles ; elle favorise autant la santé que le bien-être.

Malgré tout ce qui nous différencie des autres, nous avons probablement développé quelques mauvaises habitudes dans notre manière de nous percevoir, car les limites de nos processus mentaux nous rendent souvent responsables de nos propres malheurs. Nos distorsions identitaires nous habituent littéralement à nous sentir mal face à nous-mêmes. Dans ces moments-là, nous devons comprendre qu'il est grand temps d’enclencher le processus inverse !

Vous savez que vos croyances influencent vos attitudes et votre vision du monde. Des conclusions rapides et erronées suscitent des réactions néfastes et ces croyances résistent fortement au changement. Pour augmenter votre bien-être, vous devrez donc valoriser votre équilibre identitaire. En effet, il est presque impossible de modifier nos fausses croyances sur nous-mêmes tant que nous n'estimons pas que nous avons d’excellentes raisons de le faire.

Cette constatation indique que ce ne sont pas tant les événements qui nous rendent heureux ou malheureux, mais plutôt le sens que nous leur donnons. Par exemple, une personne peut très bien être heureuse lorsqu’elle vit des expériences excitantes alors qu’une autre ne se sentira bien que dans la tranquillité. C’est la raison pour laquelle notre manière d’interpréter les événements est si importante. Au cours de la vie, la manière d’interpréter la réalité fait toute la différence entre un grand bonheur et la plus complète insatisfaction.

Prenons l’exemple de deux personnes qui perçoivent leur emploi de manière diamétralement opposée. La première n’apprécie sa vie qu’à l’extérieur du travail et attend avec impatience ses journées de congé. La seconde personne ne vit que pour travailler et voit approcher ses vacances avec appréhension.

Lorsque nous interprétons une situation, nous la relions à de multiples indices que nous connaissons déjà : la situation signifie quelque chose. De ce fait, si nous apprécions habituellement les expériences dont la vie nous gratifie, nous donnons un sens agréable aux événements. Inversement, si nous nous attendons sans cesse à être malheureux, nous risquons de trouver notre existence plutôt désagréable. Notre manière d’interpréter constitue une sorte d’héritage du passé. Des expériences difficiles nous ont plus facilement convaincus de ne pas trop attendre des autres et de la vie. De la même manière, si les personnes de notre entourage ont toujours broyé du noir, il nous sera plus difficile de voir le beau côté de choses…

Mais pour être heureux, nous ne devons pas seulement interpréter positivement les événements. Nous devons surtout éliminer les fausses conclusions qui découlent de nos distorsions identitaires. Voyons maintenant pourquoi l’identité est si fondamentale à notre bien-être.

Notre identité rassemble toutes les informations qui font référence à nous-mêmes. Aucun événement ni aucune pensée ne sont étrangers à notre identité. L’identité constitue une véritable plate-forme à partir de laquelle s’articulent nos rêves autant que nos réactions et notre personnalité.

C’est à partir de notre identité que nous déterminons notre valeur personnelle. Si notre identité contient des informations négatives et fausses à notre sujet, nous perdons notre estime de soi et nous vivons des émotions éprouvantes. Ces croyances nous enlèvent la confiance nécessaire pour nous réaliser et augmentent nos risques d'entrer en conflits avec les autres. L’identité joue donc un rôle prépondérant dans notre bien-être quotidien.

L’identité est un point de contact entre nous-mêmes et le monde. C’est à travers notre identité que nous élaborons l’ensemble de nos actions et de nos objectifs. Notre identité constitue le point de contact essentiel qui nous relie à l’environnement  dans lequel ont lieu toutes nos expériences. Sans une relation minimalement positive avec notre environnement, il est difficile d’être bien dans notre peau…

L’identité peut souffrir de conflits et de déséquilibres. Notre identité peut être la source de conflits internes, comme la culpabilité, l’autodénigrement et le manque de confiance en soi. Mais elle peut également souffrir de conflits externes qui s’expriment contre les autres personnes, comme l’orgueil, l’égocentrisme et la surestime. Notre identité doit donc avoir un contenu équilibré.

Pour toutes ces raisons, il est important de bien vous connaître et d’éviter les distorsions identitaires. N’oubliez pas que votre image de vous-mêmes dépend de vos expériences et de la manière dont vous les interprétez. En aucun cas votre identité n’est statique. Mais mieux vous vous connaîtrez et mieux vous serez en mesure de maîtriser ce que vous êtes.

L’identité nous donne une impression de continuité. Et pour enrichir cette vision de nous-mêmes, nous devons d’abord nous sentir suffisamment responsables de ce qui nous nuit pour décider de faire quelque chose.

La capacité de maîtriser notre comportement
En psychologie, l’étude de la manière dont les gens régularisent leur propre comportement est relativement nouvelle et s’est développée au cours des années quatre-vingt. Notre capacité de modifier nos propres états reste sans doute l’une des fonctions les plus sophistiquées qu’un organisme possède sur terre. Nous sommes en mesure de résister à nos désirs et de prendre des décisions en vue d'obtenir des résultats à long terme. Bref, nous disposons d’un large éventail de ressources qui nous permettent de maîtriser notre propre comportement.

La possibilité de nous contrôler repose sur notre capacité d’abstraction et notre imagination. Lorsque Jacques se dit « Si je deviens agressif, cela ne me permettra pas d’obtenir de bons résultats », il imagine ce qui se passera s’il devient agressif. Ce travail d’abstraction l’aide à contrôler son agressivité dans une situation où elle ne ferait qu’envenimer les choses. Le contrôle de nous-mêmes dépend donc de notre capacité à prendre de la distance face aux événements. Nous prenons conscience de ce qui se passe, nous réfléchissons plutôt que de seulement réagir.

La conscience joue d’ailleurs un rôle important dans notre capacité à faire face aux expériences difficiles. Chaque jour, nous exerçons un contrôle conscient sur nous-mêmes à travers différentes situations. Par exemple, l’impression de d'avoir prise sur le résultat de projets ou d’événements importants donne des résultats remarquables. En 1983, Shelley Taylor a montré qu’une personne malade se rétablissait plus rapidement si elle se sentait en contrôle de la situation. Cet effet a même été observé lorsque la personne avait l’impression de contrôler les événements, alors qu’en réalité elle n’avait aucun contrôle ! Les recherches de Martin Seligman (1975) ont aussi montré que les personnes qui étaient privées de contrôle sur leur vie souffraient davantage d’anxiété et vivaient plus de détresse que les autres.

Le sentiment de maîtrise est aussi à la base de l’estime de soi, mais il ne consiste pas à vouloir contrôler les événements et les réactions des autres. Cette attitude découle surtout d’un sentiment d’insécurité et d’un manque de confiance en soi. Le contrôle dont je parle réside plutôt dans la ferme conviction que l'on a de posséder la capacité de changer positivement des choses. C’est pourquoi une étape fondamentale pour nous améliorer consiste à réviser les raisons – fausses pour la plupart – qui nous font croire que nous ne pouvons rien changer dans notre vie.

Mais cette maîtrise de soi ne s’exerce pas au hasard. Nous devons d’abord savoir comment l’utiliser ! C’est ce que vous verrez à travers les étapes de la remise en question, une stratégie qui vous permettra de corriger vos distorsions identitaires. Vous modifierez ainsi consciemment les croyances et les attitudes qui nuisent à votre identité.

Une boucle de rétroaction

La connaissance de soi nous aide à savoir comment nourrir notre identité. En effet, si nous portons peu d’attention à ce qui nous intéresse et à nos valeurs, si nous ne nous donnons aucun objectif à réaliser, nous prendrons plus difficilement conscience de ce que nous aimons et de ce que nous sommes. Pour améliorer notre authenticité, nous pouvons utiliser le principe de la boucle de rétroaction. Il s’agit d’abord de comparer le contenu de notre identité à nos buts, à nos obligations et à nos idéaux. Par exemple, nous pouvons nous demander « Est-ce que mes buts correspondent vraiment à ce que je suis ? » Ensuite, si nous constatons que nos buts ou nos activités s’écartent de ce que nous sommes, nous savons quels changements sont nécessaires pour améliorer la situation. Enfin, nous répétons cette boucle de rétroaction tant que nous n’avons pas obtenu les résultats escomptés.

Nous sommes ce que nous valorisons

Notre identité nous fait réagir davantage à ce qui est important pour nous, à ce à quoi nous accordons de la valeur. Si quelqu’un me soupçonne d’être un piètre coureur de fond, j’en rirai et je ne m’en sentirai pas offusqué  Réaliser des performances à la course de fond ne fait pas partie de mes valeurs ni de mes priorités.

Par ailleurs, nous défendons les informations qui composent notre identité ; nous voulons les garder homogènes et cohérentes. Ainsi, selon nos expériences et notre personnalité, nous avons développé diverses manières d’interpréter les événements. Ces habitudes nous font aussi réagir souvent de la même façon. Et les mêmes réactions tendent à reproduire les mêmes types d’expériences… Par exemple, si je réagis souvent avec colère, je vivrai probablement plus de conflits interpersonnels qu’une personne qui reste calme.

Il ne fait aucun doute que les expériences que vous avez vécues jouent un rôle important dans la manière dont vous donnez du sens à votre vie. Vos interprétations modulent vos états affectifs et votre bien-être personnel. Vous avez peut-être pris l’habitude de renoncer à vos rêves parce que vous vivez de l’insécurité et manquez de confiance en vous-même. Heureusement, il s’agit de « mauvaises habitudes psychologiques » que vous pouvez comprendre et changer. N’oubliez jamais que vous êtes le principal responsable de votre bien-être !

Bien sûr, des événements nous font souffrir et les gens peuvent nous blesser physiquement. Mais même si les autres ont accès à notre corps, ils ne peuvent pas s’introduire dans notre esprit. Seule notre manière d’interpréter leurs paroles et leurs attitudes est responsable de notre malheur. Autrement dit, lorsque les autres nous atteignent psychologiquement, c’est parce que nous leur donnons la possibilité de le faire.

Mais puisque nous sommes les seuls responsables de nos réactions, nous pouvons les modifier ! D’ailleurs, le fait de porter attention à soi-même augmente notre responsabilité face aux événements. L’optimisme, l’estime de soi et le bien-être nous aident à voir les événements de manière moins catastrophique, d’où l’intérêt d’encourager le cercle vertueux de l’équilibre identitaire.

Dans ce chapitre, j’ai présenté la notion de maîtrise de soi. Cette notion est importante lorsque nous avons besoin d'utiliser la remise en question. Le chapitre suivant se veut plus pratique ; nous y verrons en détail comment clarifier nos expériences personnelles et comment appliquer la remise en question spécifiquement à notre identité. Cela nous aidera à comprendre nos déséquilibres et à construire une vision saine de nous-mêmes.

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